Dossier. 1968 - 2018 : Mai 68, 50 ans déjà (1). Qu'en fut-il à Saumur ?

2018 : voilà 50 ans qu'a eu lieu une des crises majeures du 20ème siècle en France, la crise de société de Mai 68. Nous avons voulu savoir comment elle a été vécue à Saumur ? Nous entamons une série d'articles sur le sujet et il revient en prélude de retracer les événements en local avec l'excellent récit du témoin et historien local, Joseph Dénécheau dans Saumur Jadis. S'en suivront des témoignages.


"Une nouvelle crise majeure secoue la ville en mai-juin 1968. Il faut d'emblée écarter les images stéréotypées : à Saumur, pas de barricades, pas de voitures incendiées, pas d'étudiants matraqués. Le net décalage chronologique doit aussi être pris en compte ; comme en 1936, la ville démarre avec un appréciable retard. La distinction classique entre phase étudiante, phase sociale et phase politique est peu opérationnelle, puisque la première est inexistante, faute d'enseignement supérieur, et que les deux autres se mélangent. » (...)

La région vivait déjà dans un climat fiévreux ; elle venait de se mobiliser sur le thème : « Tous unis, l'Ouest vivra » ; des liaisons organiques avaient été établies entre la CGT, la CFDT et les organisations agricoles ; le 8 mai, les neuf départements de l'Ouest sont paralysés par une grève massive de 24h et par d'imposants défilés dans les neuf chefs-lieux ; à Angers 8 000 manifestants, selon le comptage policier. Cette manifestation, placée sous le signe de la spécificité régionale et marquant une volonté de vivre et de travailler au pays, est déjà dans l'air du temps et témoigne d'une large méfiance à l'égard d'un gouvernement, pourtant soutenu par les six députés du département.(...)

Le 13 mai, un ordre de grève de 24 h est lancé par les grandes organisations syndicales et par l'UNEF, afin de protester contre les violences policières parisiennes. Le mot d'ordre est assez suivi à Saumur, et même à 80 % dans le secteur public, et un défilé de 1 000 participants parcourt les rues de la ville. Cependant, chacun reprend le travail le lendemain, mais les deux journées de grève ont préparé le terrain. (...)

Alors que le pays tombe en paralysie, la grève illimitée avec occupation des locaux est lancée à Saumur le vendredi 17, à partir de minuit, par les cheminots, qui occupent la gare. Les salariés saumurois, surtout du secteur public, tiennent des assemblées générales sur leur lieu de travail le lundi 20 mai et votent la grève générale reconductible. Ce jour-là, l'enseignement secondaire, public et privé, se met en grève au cours de la journée. L'Association des Parents d'Elèves des établissements d'enseignement public conseille à ses adhérents de garder à la maison les enfants du premier cycle. Les internes sont renvoyés chez eux. Les grands élèves au contraire tiennent des assemblées générales dans leurs établissements ; ils songent déjà au baccalauréat et ceux du Lycée d'Etat portent au rectorat une motion réclamant des épreuves orales pour tous et la double correction des copies. Les cheminots sont présents sur leur lieu de travail, mais les trains ne circulent plus. Grève à 80 % à l'EDF. Le courrier n'est plus distribué. Les ouvriers de Rubanox se déclarent en grève illimitée et ceux de Morineau décident de cesser le travail pendant 24 heures le lendemain 21 mai, jour du vote sur la motion de censure à l'Assemblée nationale.

Le Courrier de l'Ouest du 22 mai annonce que « le mouvement de grève s'intensifie dans le Saumurois » ; des débrayages limités touchent les entreprises privées comme César et les conserveries ; dans le secteur public, les instituteurs se mettent en grève à partir du mercredi 22, de même que les agents du Trésor.
Le carburant se fait rare dans les stations-service, en raison de la fermeture de la raffinerie de Donges ; d'aucuns commencent à stocker du sucre et des produits alimentaires. Dans l'enseignement, des commissions et des assemblées générales d'enseignants, d'élèves et de parents discutent sur la reconstruction du système scolaire. Dans une classe de 6 ème, « l'on a voté pour savoir si l'on ferait ou non la dictée » ( Nouvelle République du 24 mai ).
La crise est contagieuse et prend des aspects multiformes : crise sociale classique portant sur les salaires et la durée du travail ; crise sociétale par la remise en cause des hiérarchies autoritaires ; crise politique, très tôt aussi, car l'ancien ministre Edgard Pisani a voté la censure et a démissionné de sa fonction de député, ce qui entraînera une nouvelle élection dans la 1ère circonscription d'Angers. Les communiqués qui paraissent dans la presse révèlent que la tonalité diffère selon les syndicats. La CGT insiste sur le paiement intégral des journées de grève et sur le niveau des salaires, dont aucun ne doit être inférieur à 600 F. La CFDT met sa priorité dans l'extension des pouvoirs syndicaux et dans l'autogestion ; la FEN insiste sur la transformation de l'université.
Dans une assemblée générale tenue le 28 à 20 h 30, l'administration, les enseignants, les parents et les élèves du Lycée mixte tombent d'accord pour les réformes essentielles suivantes :
« 1 - Effectifs des classes définitivement réduits à 25 élèves ;
2 - Formation de maîtres titulaires en nombre suffisant avec stages pédagogiques obligatoires et rémunérations correspondant aux responsabilités ;
3 - Augmentation des crédits, notamment pour l'utilisation des méthodes modernes d'enseignement... » ( Aucune de ces revendications n'est vraiment satisfaite à ce jour. Une autre l'a été, pour des résultats contestables : « ouverture d'un tronc commun de 6ème en 3ème ») .

Le jeudi de l'Ascension et le week-end suivant gèlent la situation. Le lundi 27 mai, les conserveries et le personnel communal reprennent le travail, mais le champ d'action s'élargit : les salariés des mousseux et de Combier, le personnel des banques rejoignent le mouvement ; les travailleurs des Etablissements Tézier lancent une grève de solidarité pour deux jours.
Ce même lundi après-midi, au théâtre, se tient un meeting organisé par la CGT, la CFDT et la FEN, qui réunit un millier de participants. Les orateurs soulignent l'ampleur du mouvement social, le plus important jamais vu à Saumur ; ils se déclarent insatisfaits par les négociations de Paris et hostiles au référendum annoncé. La séance se termine par un grand défilé, qui rejoint la sous-préfecture dans un ordre parfait.

Le mardi 28, le personnel des Etablissements Combier, ayant obtenu une augmentation de salaire, reprend le travail, alors que, faute de réunion de la commission paritaire, les salariés des mousseux poursuivent le mouvement.
Le mercredi 29, la situation est toujours bloquée ; la grève se durcit dans le Bâtiment, les Transports et aux Tabacs ; elle est levée chez les hospitaliers, qui ont obtenu le raccourcissement de la semaine de travail de 45 h à 42 h,30, et chez Morineau, où la loi sur l'intéressement sera intégralement appliquée ; la grève n'a duré que 24 heures dans les entreprises Balme, Martineau et Dechosal.Ce même jour est mis en place un Comité d'Action lycéen, qui crée de nombreuses commissions sur les réformes.

Le 30 mai, rentrant de Baden-Baden, de Gaulle dans une allocution radiodiffusée annonce la dissolution de l'assemblée et de nouvelles élections, déplaçant ainsi le débat sur le terrain politique. La CGT saumuroise lui répond qu'il n'a rien compris et appelle au renforcement des piquets de grève. Le climat n'est pas à la reprise, bien au contraire : le travail cesse à nouveau chez Morineau, dans les Mousseux, chez Combier et chez les Municipaux.

A partir du 30 mai, la crise politique

A Saumur, la crise est avant tout sociale et lycéenne. Elle change de nature à partir des derniers jours de mai. Le 30, le défilé quotidien des grévistes réunit des effectifs plus maigres d'environ 500 participants, derrière de grands drapeaux tricolores, afin de répondre aux critiques ( seul un drapeau rouge flotte sur la Bourse du Travail ). Les défilés parcourent la ville, tout en évitant le quartier de la sous-préfecture et de l'Ecole de cavalerie. Le double titre de la Nouvelle République du 1er juin montre que nous sommes à un tournant :




La riposte concertée des gaullistes est lancée le samedi 1er juin ; ils se retrouveront devant le monument aux Morts à 18h ; ils parviennent à mobiliser la majorité silencieuse des gens excédés par cette longue paralysie ; des commerçants ont fermé leur magasin plus tôt afin d'être présents. Seul le drapeau tricolore est admis. Derrière Lucien Gautier, sénateur-maire, et Philippe Rivain, député-maire de Longué, se retrouvent environ 2 500 personnes pour protester « contre l'anarchie », soit trois fois plus de monde que dans les défilés syndicaux.
Désormais, la tendance est à la reprise : les employés des Mousseux et de Prisunic, les Municipaux se remettent au travail. Pendant le long week-end de la Pentecôte, des accords salariaux sont signés.

Le mercredi 5 juin, les banques rouvrent leurs guichets, l'EDF reprend. Les secteurs les plus déterminés sont la SNCF, les PTT et l'enseignement secondaire. Le vendredi 7, les écoles primaires accueillent les élèves et les cours redémarrent à la Cité technique.
Le lundi 10, les ouvriers de Rubanox reprennent le travail après trois semaines de grève et des hausses de salaires. Ainsi s'achève le plus important mouvement social connu dans la ville. Seul le lycée d'Etat mixte reconduit la grève, puisque le ministre n'a fait aucune ouverture précise. Ses enseignants finissent par reprendre les cours le mercredi 12. Ils n'ont obtenu que de vagues promesses et leurs conditions de travail vont se dégrader ( durée de présence, réunionnite chronique ). Les élèves pourront participer à la vie des établissements [ bravo ! ], leurs parents aussi [ hélas ! ]. Le BEPC et le baccalauréat sont réduits à des oraux fort bienveillants.

Les élections législatives du 23 juin 1968 sont une formalité sans surprise, que les responsables syndicaux auraient dû prévoir. De la rue, le pouvoir passe aux urnes et ceux qui ont été effrayés par la « chienlit » représentent une forte majorité. Les candidats de l'Union pour la Défense de la République, Robert Hauret et Philippe Rivain, obtiennent 50,25 % des suffrages dans Saumur-ville et sont élus dès le premier tour. Edgard Pisani ( Mouvement pour la Réforme ) est à 27,46 %. La FGDS et le PCF sont écrasés. Une chambre introuvable est mise en place.

Les fièvres soixante-huitardes ne retombent pas si vite. Quand le 14 avril 1969, le Ciné-Club présente " la Chinoise ", film prophétique de Jean-Luc Godard, des jeunes gens viennent chahuter et réclamer un débat sur la guerre du Vietnam. Ils disparaissent à l'apparition de la police, tout en laissant des tracts commençant par la formule : « L'injure est la meilleure critique pratique du faux-dialogue avec les cons ». Si l'on jauge les événements à plus long terme, le gaullisme, sous sa forme historique et patriarcale est mort. Il subit une longue éclipse à Saumur. Une société hiérarchique et de droit divin s'écroule et laisse la place à des structures de débat et de concertation. Un progressisme catholique s'est affirmé et a apporté un sang neuf à une gauche qui fait un bond en avant dans les années 70 ; passées inaperçues, les réflexions des prêtres du district de Saumur parues dans la presse du 4 juin 1968 marquent une grande compréhension à l'égard du mouvement. Les événements de mai-juin 68 donnent un puissant coup d'accélérateur à des évolutions en cours et constituent un tournant dans la société du second XXe siècle."

Le récit dans son intégralité dans Saumur jadis


Article du 25 février 2018 I Catégorie : Vie de la cité

 


7 commentaires :


Commentaire de Superdeg 25/02/2018 09:28:01

Cinquante ans plus tard y a des voitures d'incendiés, des policiers insultés...



Commentaire de Michel 25/02/2018 11:23:21

Excellente idée, cela s'avère palpitant. Bravo pour cette initiative !



Commentaire de @Superdeg 25/02/2018 17:03:12

Le trolleur de service est de retour !



Commentaire de pas grand chose 25/02/2018 17:32:55

Malheureusement rien quand on voit que les décideurs actuels sont de cette génération.



Commentaire de Retraité 26/02/2018 14:43:01

Ah Mai 68 !!! J'en rêve d'un autre mai 68 , mai je n'y crois pas pour plusieurs raisons : 1/ A peine une manif dans la rue des cars de CRS avec des matraques prêt a massacrés les manifestants 2/ je ne crois pas les jeunes et moins jeunes décidés a défendre leurs droits et obtenir des avances ,3/ enfin le bouquet ce n'est pas avec les guignols des LREM actuels qu'on pourras discuter , bien au contraire puisque l'on fait marche arrière aussi bien dans le social ,dans le temps de travail et pour aller plus loin le sort de l'avenir des retraités et futurs retraités .



Commentaire de Daddie 27/02/2018 16:52:52

Je m'adresse aux jeunes : ne laissez pas filer toutes les avancées sociales que vos parents et grands-parents ont obtenues au prix de quelques sacrifices ; soyez courageux et solidaires. Nous avons besoin (nous les plus anciens) d'être fiers de vous.



Commentaire de Bonjour 01/04/2018 08:29:12

Quelqu'un aurait-il des renseignements sur l'entreprise Dechosal à Saint Lambert des Levées? Date de sa création et fermeture, que fabriquait-elle? Nombre d'employés etc...



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