Dossier 1968-2018 : Mai 68, 50 ans déjà (2). Témoignage de Michel Quéraud, instituteur syndicaliste

La révolte étudiante de mai 68 menée par le leader Daniel Cohn-Bendit, dit Dany Le Rouge, fut un véritable mouvement « tâche d'huile ». Soutenue par 60% de la population française, selon un sondage IFOP, cette crise étudiante aux nombreuses revendications fut un bouleversement des mœurs de la société d'après-guerre. Nous avons voulu savoir ce qu'il en fut à Saumur, ville loin de là d'être une ville étudiante. Après le passionnant récit de l'historien Joseph Denécheau pour replacer le cadre (relire notre article), nous avons cherché à recueillir des témoignages locaux. Premier d'entre eux, Michel Quéraud, en 68 enseignant et militant syndical.


Michel Quéraud, désormais à la retraite, jeune homme de 30 ans en mai 1968 témoigne en tant qu'enseignant à Saumur que citoyen et jeune syndicaliste au SNI (Syndicat National des Instituteurs). Pour lui ces événements se résument en quelques mots : « Je suis heureux d'avoir connu et vécu cela. » Et quand on lui demande pourquoi : « A n'en pas douter la nostalgie des mouvements de 1936 (ndlr le Front Populaire), en tant que syndicaliste et émanant d'une famille de gauche très active en ces années là, mon père était un des co- fondateur de la SFIO (ndlr ancêtre du PS) en Maine et Loire. Bien que 1936 ait été un mouvement d'origine ouvrière, 1968 est d'origine étudiante et a été rallié par la classe ouvrière. Et la nouveauté en 1968, ce fut le dialogue entre enseignants et enseignés, entre anciens et jeunes, entre étudiants et ouvriers, même s'il y avait certaines réticences au niveaux des revendications qui étaient différentes. En tant que syndicaliste, même jeune, j'ai apprécié ce grand moment d'exaltation hors norme durant lequel revendications, dialogues, stress,... alternaient avec des moments festifs initiés par la jeunesse. »

"68 devait arriver"

Et puis de ne pas oublier de signifier : « Nos revendications étaient l'amélioration des conditions de travail, la gratuité totale et le démocratisation de l'enseignement, une réforme profonde de l'université avec une gestion tripartite. Cela c'est au niveau de l'enseignement. Et puis, il y a le mouvement ouvrier, avec l'abrogation des ordonnances de la Sécurité Sociale, l'amélioration du niveau de vie, la garantie de l'emploi et l'accentuation du dialogue social. » Les résultats du mouvement ? « Nous avons obtenu une évolution des mœurs, symboliquement, le port des pantalons pour les femmes ou encore la mixité dans l'éducation. Et puis surtout la liberté d'expression syndicale dans les usines et établissements d'enseignement, la liberté d'expression corporative, avec la mise en place de comités d'entreprise ou d'administration), la liberté publique avec le lancement des radios libres et une amélioration des conditions de travail avec un temps de repos institutionnel de 27 heures. » Et de conclure « Globalement 1968 devait arriver, la société avait besoin d'exploser, de parler. »

Remember à Saumur


Et Michel Quéraud de relater les faits à Saumur : « Alors que le lycée Duplessis Mornay, appelé Lycée d'Etat à l'époque s'était mis en grève, pour ce qui est des instituteurs, le mot d'ordre de grève du SNI et de la FEN (ndlr Fédération National des Enseignant) a été lancé le 22 mai. Dès que le mouvement fut lancé, avec mon copain et collègue Pietro Guiducci, nous avons fait le tour des écoles. 80% des instits étaient en grève ! Tout le monde à l'époque en avait marre de subir les choses et les jeunes étudiants nous ont ouvert la voix. » Et de se rappeler ce qui a marqué sa vie d'homme : « Tous les matins de 10h à 11h, nous tenions une assemblée générale à l'ancienne Bourse du Travail, alors Grande Rue. Notre objectif était de fixer le programme de la journée d'action, défilés, réunions,...Un boulet syndical très prenant, mais en même temps c'était excitant. Il y avait les communiqués de presse à faire, les tracts et prises de parole à rédiger,... Et les grèves étaient reconductibles chaque jour, il fallait donc suivre de près les actus. Puis nos collègues étaient actifs : Chacun travaillait sur le terrain, mais une chose importante : nous voulions sensibiliser et mobiliser aussi les parents d'élèves. Et Sous la pression de nos syndicats, fin mai, nous avions réussi à obtenir que le bureau d'aide sociale de la ville de Saumur, actuel CCAS, ouvre une cantine pour les enfants des grévistes. C'était une petite victoire, mais une victoire, dans une ville où rappelons-nous la municipalité était de droite. »

Participation à un mouvement historique

La conscience de participer à un mouvement historique est toujours présente dans l'esprit de l'ancien instituteur : « Les anciens nous parlaient de 36, mais cela nous barbait un peu. Notre Front Populaire à nous, c'était ce mouvement qui secouait toute la France, mais aussi notre bonne ville de Saumur. C'était une période d'exaltation, mais on sentait bien le caractère sérieux des choses. Mais en tout état de cause à Saumur, il n'y a jamais eu ni barricades ni débordements ni dérapages, mais toujours un caractère bon enfant et festif, surtout nocturne avec même des méchouis et autres rassemblements populaires. On rigolait bien. », conclut Michel Quéraud avec un brin de nostalgie, en ajoutant : « Après Mai 1968, l'autre grand moment de ma vie fut Mai 1981 avec l'élection de Mitterrand ... »

Le déroulé « d'une chienlit » à Saumur : le petit carnet de Michel Quéraud

- Dès début mai : grèves catégorielles de courte durée, motions sur le tas
- 14 mai : défilé et sitin devant la Mairie
- Progressivement : EDF est en grève à 50%, le PTT en arrêt général progressif, côté SNCF, plus de train, les salariés de l'entreprise Rubanos se mettent en grève illimitée, ceux de Morineau en arrêt de 24h.

Vu par le syndicaliste local SNI : 20 usines et FEN au niveau des lycées et collèges (publics)
- attente et espérance du mot d'ordre à compter du 22 mai (sachant que le lycée technique, actuel Carnot-Bertin) est fermé depuis le 21 mai)
- Passage dans les écoles et lycées pour convaincre d'organiser des piquets de grève
- Mise en place de commissions de travail quotidiennes à 9h à la Bourse du Travail puis réunions quotidiennes de 10h à 11h
- Défilés, meetings (mise en place, organisation des prises de parole,...)
- Se tenir au courant (journaux, , télégrammes, téléphone avec prudence car les communications des responsables syndicaux étaient sur écoute des SR (Renseignements généraux)
- Aller-retours à Angers pour aller chercher du matériel, des consignes...
- Mise en place et tenue de réunions avec les parents d'élèves
- Action et mise en place des paiements pour acomptes de salaires pour les grévistes
- Participation à la mise en place de cantines pour les enfants de grévistes
- Rédaction des communiqués de presse
- participation voire organisation du côté festif en nocturne
- reprise dans le désordre à compter du 7 juin : dans les écoles (pas toutes le veulent, le Lycée d'Etat continue, le Lycée Technique reprend,...)








Quelques anecdotes :
- une motion est rédigée par les épouses des syndicalistes
- la présence de l'adjoint de la ville Castagna dans un piquet de grève
- l'emportement parfois équivoque des commerçants lors des défilés en ville ou en Sous-Préfecture lors des retraits de bons d'essence prioritaires pour les dirigeants syndicaux
- le vol du drapeau rouge msi sur la Bourse du travail le 20 mai, disparu le 29 mai
- les nombreux mots d'absence des parents d'élèves
- les escarmouches avec les jeunes de l'Ecole de Cavalerie
- la mise en place d'écoute téléphonique chez les meneurs syndicaux.
- un théâtre municipal plein à craquer et chaud bouillant (tous syndicats confondus + manifestants anti) début juin pour ou continuer le mouvement ou le cesser.


Article du 03 mars 2018 I Catégorie : Vie de la cité

 


8 commentaires :


Commentaire de Octobre rouge 04/03/2018 10:59:33

Pas de quoi être fier du drapeau rouge brandi par beaucoup dans cette "révolte".



Commentaire de NOUVEAU 68 EN 2018 04/03/2018 11:19:52

Il faudrait de nouveau un Mai 68 en 2018 car y'en a marre de cette poltique d'appauvrissement de la classe ouvrière, marre que les patrons s'enrichissent au profit des salariés. Vive la grève générale 2018.



Commentaire de ANCIEN 68 EN 2018... 04/03/2018 14:38:56

Vous en avez marre?
Mettez vous à votre compte, et éblouissez nous de vos talents !



Commentaire de C'est bien beau, mais n'oublions pas que: 04/03/2018 14:55:25

La classe ouvrière à été la cheville... "Ouvrière" (Ouaf ouaf ouaf) de ce mouvement dit "étudiant" qui était totalement décousu à son démarrage.
La force du mouvement est arrivée par la classe ouvrière. Les étudiants ont très vite compris l'importance vitale d'étendre la lutte, d'aller chercher les travailleurs. Et les ouvriers, s'ils n'ont pas à leur tour pris en main l'organisation du combat, se sont néanmoins mobilisés massivement dans les manifestations de rue.
La bourgeoisie a évidemment saisi immédiatement le danger, pour elle, d'une telle dynami



Commentaire de REVOLUTIONNAIRE 04/03/2018 15:14:27

Nouveau 68 en 2018 : Oui un autre 68 ..... mais avec qui ? Je ne pense pas qu'aujourd'hui les jeunes soient prêt a manifester !! De plus comme je le disais dans un précédent commentaire , avec ce gouvernement de merde actuel , les cars de CRS seraient en file indienne prêt a massacrer les manifestants .
Alors gréve générale ou révolution ? Attention les salariés ne pourront pas tenir très longtemps ( emprunts a rembourser , enfants a nourrir ) et le chacun pour soi est bien rentré dans les mœurs .



Commentaire de La chienlit devient la regle 04/03/2018 15:25:29

Avec Mai 68 le changement nécessaire est allé un peu vite: Le professeur n’a plus d’autorité et on voit le résultat sur le niveau Pisa monsieur le professeur On rêve de faire 35 h et pourquoi pas 32 h On harcele les femmes car il est interdit d’interdire On se prend pour riches alors que le tiers monde s’eveille et 50 ans plus tard on a un peu la gueule de bois mais tout le monde , je vois n’a pas encore compris À suivre on n’est pas encore guéri !



Commentaire de Rova 05/03/2018 11:46:50

J avais 10 ans en 68 et j étais en petite classe à Saumur. Quel souvenir pour moi? Pas de classe car les profs en grève



Commentaire de cabaret 05/03/2018 18:05:45

Peut-on être fier d'avoir fait mai 68, surtout comme prof, quand on voit les résultats actuels de l'Education Nationale (je mets des majuscules) ? Comment ces jeunes de l'époque ne pouvaient qu'avoir envie de renverser ceux en place pour ne pas manquer de les remplacer par eux-mêmes et tenter d'y rester ? Pour une réussite, on ne fait guère mieux : combien y a-t-il eu de réformes de l'éducation avec des tas de ministres qui ont tenu à y laisser leur nom d'appellation contrôlée ? Mais tout passe, et comme dans la savane, les éléphants du P.S. sont en voie d'extinction, et le monde continue à to



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