Saumur. Quand la Ville accueillait le premier maillot jaune au Vélodrome de la Loire

Jean-Yves Hureau, journaliste retraité du quotidien La Nouvelle République et auteur du livre Sur la piste du Vélodrome de Saumur, nous fait revivre dans la dernière revue « Saumur » (relire notre article) la venue du premier maillot jaune de l'histoire du Tour de France, Eugène Christophe, au Vélodrome de la Loire à Saumur. Passionnés de la Grande Boucle et de la Petite Reine, et autres amoureux du Saumurois, bonne lecture...

Eugène Christophe, en 1900 (collection Jean-Yves Hureau)


Saumur, une ville bien en selle. Et doublement ! La cité du Cadre Noir mérite son appellation de capitale de l’Équitation et des arts équestres. Et elle s’affirme aussi désormais, capitale du Vélo Vintage.

AVV 2018, l'édition de tous les records

Les samedi 23 et dimanche 24 juin 2018, l’Anjou Vélo Vintage, sa « rando vélo rétro » organisée par la SPPL Saumur Val de Loire Tourisme, a rassemblé 8 500 participants. Record mondial (relire notre article). On le sait moins : cette passion de Saumur pour la petite reine ne date pas d’aujourd’hui, ni même d’hier avec l’aménagement de la Loire à Vélo, mais de bien plus loin. En 1894, on inaugurait à Saumur, le Vélodrome de la Loire où de nombreux champions viendront se produire, en particulier Eugène Christophe premier maillot jaune du Tour de France...

Le Véloce-Club de Saumur

Tout a commencé en 1878. Le 27 juillet, 21 cyclistes pionniers sont autorisés par le sous-préfet à créer le Véloce-Club de Saumur. Le jeune club organise les premières courses dès le dimanche 20 octobre, route de Rouen sur une ligne droite de 500 mètres. Pour cette première, des tribunes sont installées, et la Musique Municipale fête les vainqueurs. Le Véloce-Club de Saumur a joué un rôle historique également au plan national, comme co-fondateur avec onze autres clubs de l’Union Vélocipédique de France (UVF), le 6 février 1881 à Paris. Cette fédération nationale deviendra en 1940 l’actuelle Fédération Française de Cyclisme (FFC). Avec un temps de retard sur l’Angleterre et les États-Unis, la belle époque des vélodromes intervient en France à partir de 1890. Et Saumur prend place en 1894 dans le peloton de tête des localités équipées d’une piste permanente. Le week-end de Pentecôte, dimanche 13 et lundi 14 juin, Rennes inaugure le Vélodrome Laennec et Saumur le Vélodrome de la Loire. Dans les deux cas, grâce à une initiative privée.

Vélodrome privé

La piste saumuroise n’aurait pas existé sans la générosité du mécène Étienne Bouvet, fondateur de la Maison Bouvet-Ladubay, patron paternaliste à la fibre sociale. Outre ce principal commanditaire du vélodrome, trois autres personnes ont participé au financement. Les journaux de l’époque ne donnent pas de noms. Sur son site internet Saumur Jadis, l’historien Joseph-Henri Denécheau cite « les familles Bouvet-Ladubay, Amiot et deux autres associés ». Deux Maisons de vins réputées, basées à Saint-Hilaire-Saint-Florent alors commune à part entière, ont donc financé ce vélodrome, implanté lui, sur le territoire de la ville voisine, Saumur. Où se trouvait-il ? Son appellation Vélodrome de la Loire indique clairement qu’il se situait à proximité du fleuve royal, à savoir rive gauche, en contrebas d’une levée, soit l’actuel boulevard du Maréchal Juin. Dans son édition du 23 février 1894, Le Courrier de Saumur indiquait : « Ce vélodrome sera établi aux Huraudières, à côté du Tir aux Pigeons, et son entrée se fera par la Villa-Garnier à la Blanchisserie ». Doté d’une piste en ciment de 333,33 mètres pour 7 mètres de large, de tribunes couvertes, le vélodrome saumurois n’a rien à envier à ses homologues parisiens.

Robert Amy, premier vainqueur

Pour tester cet équipement flambant neuf, une réunion pré-inaugurale se déroule dès le 2 mai 1894 : deux courses seulement au programme. La première revient à un jeune coureur de 17 ans qui couvre la distance de 5 000 mètres en 9 minutes et 39 secondes. Son nom ? Robert Amy, futur négociant en vins et actif dirigeant sportif. Maire Radical de Saumur (1925-1940 puis 1944-1945), il a œuvré à l’amélioration des conditions de vie des habitants, notamment les jeunes, et transformé la ville par de nombreuses réalisations : nouvelle usine des eaux, office public HBN (Habitations à Bon Marché), lotissement des Moulins et des Violettes, école maternelle des Violettes, Auberge de Jeunesse…

Image ci-contre : Robert Amy. Collection Danièle Borel-Amy.

Le week-end de Pentecôte choisi en 1894 pour l’inauguration réussie du vélodrome en présence d’une « foule élégante », dixit le journal La Petite Loire, et d’un plateau relevé de coureurs dont plusieurs Parisiens, deviendra ensuite chaque année, le temps fort de la saison. Sur le plan extra-sportif, l’année 1898 est marquée par la création du Véloce-Club de Saint-Hilaire-Saint-Florent, dont le président fondateur André Girard n’est autre que le petit-fils d’Étienne Bouvet. Après seulement quelques semaines d’existence, ce jeune club devient le propriétaire du Vélodrome de la Loire avec la bénédiction et certainement le soutien financier de la Maison Bouvet-Ladubay. Jusqu’alors les courses étaient organisées sous l’égide des Amateurs Vélocipédistes Saumurois (AVS), seul club cycliste de compétition. À l’avenir, le club florentais prendra progressivement le monopole des organisations.

Woody Headspeth, vedette américaine

À Saumur, les réunions de la Pentecôte suivies par plus deux mille spectateurs accueillent des champions étrangers qui se disputent l’Internationale de vitesse, dotée par exemple en 1904 de 400 francs pour le vainqueur. En 1906, le vainqueur est le champion du monde de vitesse en titre, Gabriel Poulain, dont une rue de Saint-Nazaire porte aujourd’hui son nom.

Des Américains, également, se sont produits sur la piste saumuroise, en particulier Woody Headspeth, né le 14 juin 1881 à Indianapolis. Il appartenait au cercle très restreint des coureurs cyclistes américains de couleur. Victime de discriminations aux États-Unis, au début du 20e siècle, il s’installe en Europe où il est bien accueilli sur les vélodromes allemands, belges et français. Même si on le présente à l’occasion comme « champion nègre », y compris dans les journaux saumurois. Deux fois, Woody Headspeth est à l’affiche du Vélodrome de la Loire. En 1908, le 5 juillet, il remporte l’Internationale de vitesse devant Charron et le Suisse Rettich. En revanche, le 23 avril 1911, il s’incline en finale devant le Saumurois Daniel Hardy, champion de Maine-et-Loire, qui rivalise avec les grands noms du sprint sur les pistes régionales.

Woody Headspeth poursuit sa carrière quelques années, principalement en Belgique et en France, devenant ensuite assistant de pistards professionnels. Il se met en ménage à Paris avec une danseuse de ballet. Mais en 1940, lorsque l’armée allemande occupe la capitale au mois de juin, il quitte la France. Avec l’aide de la Croix Rouge, il se réfugie au Portugal. Le 16 avril de l’année suivante, dans un hôpital de Lisbonne il décède de la fièvre typhoïde et de la tuberculose.



Image ci-dessus : Woody Headspeth. Collection Jean-Yves Hureau.

Eugène Christophe, conférencier à la mairie

La Première Guerre mondiale marque un coup d’arrêt pour les activités sportives du Vélodrome de la Loire, dont la piste commence à donner des signes de vétusté. Cependant la reprise intervient plus de trois mois avant l’armistice du 11 novembre 1918, soit dès le dimanche 28 juillet.

Les années 1920 constituent la dernière décennie d’activité de la piste saumuroise qui se dégrade un peu plus à chaque crue de la Loire. Les vedettes des réunions ne sont plus uniquement de purs pistards, mais aussi des routiers, comme Honoré Barthélémy 3e et premier Français du Tour de France 1921 et le légendaire Eugène Christophe, premier porteur du maillot jaune créé en 1919. Le populaire « Cri-Cri » avait ému la France entière le 9 juillet 1913, lorsqu’il dut réparer seul dans une forge de Saint-Marie-de-Campan sa fourche cassée dans la descente du col du Tourmalet, alors qu’il était virtuel leader du Tour de France. Il possédait un lien particulier avec un Saumurois, Georges Perrin, marchand de cycles rue Balzac (aujourd’hui rue du Portail Louis), coureur cycliste plusieurs fois victorieux, notamment au Vélodrome de la Loire, puis dirigeant. C’est à lui que Christophe doit d’avoir repris l’entraînement juste après la Guerre 14-18, pour démarrer à 34 ans une brillante seconde carrière.

Dans ses mémoires, il se montre très explicite à cet égard : « J’avais perdu pendant la grande tornade européenne tout espoir de recourir et ne songeais guère à cela, quand un jeune coureur de Saumur, nommé Georges Perrin, qui était au 1er Groupe d’aviation avec moi, se mit dans la tête de me faire reprendre le collier pour chasser le cafard, lequel ne tenait pas que moi, malheureusement […] Je me laissais tenter et me remis à la bicyclette… »

Grâce à son ami de régiment Georges Perrin, Christophe s’est produit trois fois sur la piste saumuroise, en 1921, 1922 (devant plus de 3.000 spectateurs) et 1926. Pour la victoire, sa troisième participation fut la bonne. Le 12 septembre 1926, pour l’une de ses dernières courses, à 41 ans, Christophe s’impose avec panache dans le « Petit Tour de France ». Au terme des 300 tours de piste, soit 100 kilomètres, il l’emporte devant l’Italien Luigi Vertemati et les autres concurrents. Auparavant, en 1923, le samedi 24 février au soir, il avait même donné une conférence sur les bienfaits du cyclo-cross dans la magnifique Salle des Mariages de la Mairie de Saumur.



Image ci-dessus : Vélodrome de Saumur. Collection Jean-Yves Hureau.

Une cuvée pour se souvenir

La piste saumuroise vit sa dernière saison d’activité en 1927. Elle connaîtra un ultime baroud d’honneur le 17 août 1930, le temps d’une réunion au programme très éclectique : courses cyclistes, combats de boxe et tour de chant ! Une tentative de relance sans lendemain. Victime des crues à répétition de la Loire voisine qui s’invite sur la piste, le vélodrome de Saumur part à vau-l’eau. Son agonie perdure une dizaine d’années jusqu’à sa démolition au début des années 1940. Disparu du paysage et des mémoires au fil des années, le Vélodrome de la Loire sort de l’oubli collectif en 2014 pour le 120e anniversaire de sa construction financée principalement grâce à Étienne Bouvet. Sous la houlette de son président Patrice Monmousseau, la Maison Bouvet-Ladubay lance alors la cuvée Vélodrome. À consommer non pour oublier, mais avec modération pour se souvenir !

Image ci-contre : Cuvée Vélodrome. Édition limitée - Bouvet Ladubay.





Jean-Yves Hureau, journaliste retraité du quotidien La Nouvelle République et auteur du livre Sur la piste du Vélodrome de Saumur.




Article du 16 janvier 2019 I Catégorie : Vie de la cité

 


3 commentaire s :


Commentaire de Passionnant 16/01/2019 11:59:03

Quelle belle histoire et que de passion! Il est trop souvent oublié que les mécènes "riches" utilisent leurs fonds personnels pour aider à faire vivre divers projets et c'est très louable. Donner du plaisir, du bonheur aux autres : Cyclistes, habitants et spectateurs venus de loin parfois. Ces mécènes réalisent ainsi de bonnes actions alliant plaisir et retombées économiques pour la ville. Bravo et merci!



Commentaire de Jean Blanc 16/01/2019 17:40:53

Bravo jean Yves 👋



Commentaire de Dieu 16/01/2019 17:48:49

Jean-Yves té le mêyeur, mé Maunique est plus bel que toit !



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