Courrier du lecteur : "Violence en République"

Francis Prior nous adresse son billet : "L'Etat est le garant de la paix civile cependant même le suffrage universel peut conduire à la dictature et au recours à la violence. Seule, la République parce qu'elle garantit à chacun le droit de participer à la vie politique peut nous l'éviter."


"A son constat : « Homo homini lupus est », Hobbes ne voit pour issue que le Léviathan, ce monstre infernal qui impose la paix aux Hommes, démons querelleurs, minuscules et présomptueux. L’Etat est ainsi, l’instrument de la pacification des rapports entre les humains d’un même groupe. Certains ont pu arguer que si la sauvagerie réduisait son empire, le Léviathan se nourrissait d’autres violences, qualifiées dès lors de symboliques en ce qu’elles ne provoquaient pas d’effusion de sang. Ainsi, les normes de la vie sociale exprimaient la « domination » des puissants, terme vague mais commode comme le sont tous les dualismes jusqu’à en devenir manichéens.
La « libération » des Hommes s’analysait comme l’éradication des racines culturelles et psychologiques confinant chacun dans le rôle assigné par les « dominants ». Au monde concret, fabriqué par les siècles, les rapports changeant entre les Hommes, la différenciation sociale, les découvertes techniques, on imaginait pouvoir substituer un monde autre échappant à toute domination. L’Homme, dans cette chimère, perdait sa consistance. Posé dans l’Histoire comme dans un paysage, il était dépouillé de toute singularité, comme amorphe ou théorique.
Le « dominant » lui imposait un vêtement idéologique comme on revêt la branche d’une défroque pour en faire un épouvantail. Chair on lui greffait une âme comme on aurait pu lui en accommoder une autre. Bourdieu, comme ses épigones, faisait ainsi l’économie de la caractérisation de cette domination mais l’Homme qu’il voulait défendre n’avait pas plus, au final, de consistance que « l’homo oeconomicus » des économistes libéraux."


Amusant paradoxe.

"Le travestissement de l’être « natif », représentait cette violence symbolique plus féroce qu’aucune autre parce que source de toutes les autres. A cette aune, les coups, le sang versé, les plaies béantes, la mort même ne présentaient pas une gravité plus grande que cet asservissement des esprits. L’ordre républicain, cette paix bourgeoise honnie, ne méritait donc aucune considération pour ce qu’il empêchait le « peuple » de réaliser sa libération. Il était l’oppresseur contre lequel la révolte, la résistance étaient légitimes y compris lorsqu’elles recouraient à des violences qui n’avaient rien de symboliques. On a récemment entendu comme un écho de ces thèses, la légalité républicaine comme une oppression insupportable puisqu’elle privait le peuple, ceux-là qui manifestaient, et de l’égalité et de la décision directe sur la marche entière et quotidienne de l’Etat. Face à l’iniquité de la République, les « résistants » durent bien malgré eux, user de la violence physique."

Cruelle régression.

"Les guerres de religions, le massacre de la Saint Barthélémy (24 août 1572) avaient conduit à définir la « servitude volontaire » (La Boétie 1574) comme source de l’oppression et, partant, les conditions de la révolte légitime (« Vindiciae contra tyrannos », 1579). Pour le proche ami de Montaigne comme pour l’auteur des Vindiciae (longtemps attribué à Duplessis-Mornay cher à Saumur) l’absence de consentement des sujets autorisait la révolte voire le meurtre du souverain dès lors qu’il manquait à son devoir paternel de protection de ses sujets. Ainsi, depuis le XVIième siècle, au moins, seule la tyrannie justifie, dans le monde civilisé, la révolte et son cortège de violences. La question se pose donc de sa légitimité dans des régimes fondés, sur le suffrage universel. De fait, l’entrée dans l’ère de la souveraineté populaire n’éradiqua pas la violence d’Etat. Même, elle la sublima. Parée désormais du prestige illusoire de la volonté générale, elle atteignit une monstruosité inégalée. Le communisme, le fascisme, le nazisme furent, dans des circonstances diverses, idolâtrés par le suffrage universel. Ils piétinèrent pourtant, chacun à leur manière, l’idéal humaniste qui le fonde en imposant un ordre monolithique inhumain. Au résultat, ces défaites de la délibération, car il s’agit d’abord du refus, au nom d’une connaissance métaphysique du Bien, de l’échange libre et pacifié d’arguments, ont conduit à des dizaines de millions de morts, des atrocités industrialisées, une science au service de la destruction de ceux qui n’étaient pas conformes au Projet : les différends, les déviants, les impurs, les inégaux."

Toujours et encore le dualisme, le simplisme binaire

"Ces totalitarismes justifièrent en retour la défiance vis-à-vis de l’Etat fut-il démocratique. Par une lente contamination, toute autorité se trouva déconsidérée, soupçonnée des plus noirs desseins, d’une tendance spontanée à l’oppression. De là, l’enthousiasme pour cette dichotomie simpliste des dominants et des dominés, désormais décrite en termes d’élite et de « peuple ». Toujours et encore le dualisme, le simplisme binaire qui rassure et donne aux ignorants les certitudes que les sages redoutent. Récuser l’Autorité, c’est oublier que tout société exige un tiers garant, un surplomb qui fonde l’ordre social. La République se le donne sans référence à une Providence, mais par la seule délibération de ses représentants à tous les niveaux d’une « Nation (qui) est une âme, un principe spirituel » (E. Renan). Pourtant, la Loi, expression d’une majorité, n’est légitime que tout autant qu’elle respecte la liberté de penser, de contredire, d’exprimer, la possibilité pour toute minorité de devenir majorité. En cela, le suffrage universel doit redouter tout despotisme majoritaire et garantir, par sa seule et libre volonté, la place des opinions discordantes."

La violence est destruction, elle est blessure, elle est le sang qui coule

"Ainsi, les mots font lien entre les Hommes. Ils dessinent la toile de fond de nos vies, portent l’imaginaire d’un temps et d’un lieu, ils définissent des causes, expriment ou créent les questions, peignent différences et nuances. Ils rangent les humains dans des opinions qu’ils échangent et contestent, altèrent et transforment pour atteindre enfin un rivage nouveau, une terre promise. Malheur à nous si les mots viennent à manquer ! Il ne reste alors que les hurlements, « le sang et les larmes ». La crise que nous connaissons, comme bien d’autres pays, chacun dans un style différent, est d’abord la crise des mots, des mots que nous ne savons plus apprivoiser, que nous ne savons plus ordonner, faute de temps et faute d’effort. Les concepts sont devenus flous, fatigués d’être utilisés sans discernement, l’abondance de l’information fait croire à l’ignare qu’il est savant, au sot qu’il est avisé et l‘on répète à l’envie des bouts de phrases attrapés dans son bazar préféré du prêt à penser, chacun selon son cœur : de droite, de gauche, écologiste, souverainiste, et tant d’autres… Inaccessible en son idéal, la République est le plus exigeant des régimes politiques. Elle ne vit que de l’effort des citoyens pour connaître et comprendre, pour exprimer et débattre, pour s’opposer et s’unir. Elle ne se réalise que dans la volonté constante de préserver les mots qui nous unissent en un usufruit collectif, des mots que l’on ne saurait trahir sans tuer le bien commun. La violence est destruction, elle est blessure, elle est le sang qui coule. Des plaies qu’elle ouvre naissent les haines, et des haines naissent les dictatures."


Article du 10 février 2019 I Catégorie : Vie de la cité

 


1 commentaire :


Commentaire de Vu d'ici ... 11/02/2019 19:33:57

Merci Monsieur Prior pour ces précisions . Puissent les manifestants comprendre cette prose et revenir à la réalité !



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