La chronique de Yolande Mille. #12 : Quelle "vie" nous attend si la pandémie dure ?

Depuis le début de la crise sanitaire, le kiosque a demandé à Yolande Mille de traiter d'un sujet lié à la période difficile que nous traversons. Pour ce douxième traité , la psychanalyste clinicienne saumuroise apporte des réponses à la question : Quelle est « cette nouvelle vie » qui nous attend si la pandémie dure ?


Le confinement nous a mis devant nos difficultés à vivre une promiscuité familiale inactive sans but hormis être là ensemble, ce qui, contre toute logique de l'idéal familial, n'a pas été confortable à découvrir. Le couvre-feu pressenti nous met actuellement face à notre capacité d'adaptation, ou au contraire face à nos refus impulsifs de vivre les interdictions. Réalisons toutefois que la pandémie imaginée comme pouvant être durable nous ferait vivre encore autre chose.

Une vie étroite

Aujourd'hui, nous avons les yeux rivés sur les limites à supporter. Mais si l'on imagine une pandémie durable, c'est une vie étroite qu'il nous faudra vivre ; ce qui est différent. Une vie étroite est autre chose qu'une vie seulement frustrée et frustrante. Il ne s'agirait plus uniquement d'être privé de nos objets de désir immédiats (sports, loisirs, amis, voyages, sorties, libertés individuelles d'action, etc.). Il s'agirait essentiellement de ne plus pouvoir choisir une évolution individuelle possible et ici ce seront tous ceux et celles qui associent leur chemin de vie à la volonté qu'ils en ont, qui seront touchés.

Solitude ?

La volonté étant bien plus que la simple liberté de choisir entre des possibles. Elle est cette pièce à double face, dont l'une correspond à la croyance de pouvoir décider de la personne que nous allons devenir et l'autre, correspondant à la croyance en nos capacités d'impacter, d'influencer, de modifier le réel, afin de parvenir à y réaliser cette personne. Pour le comprendre concrètement, prenons deux illustrations de chemins de vie volontaires. Celui de la volonté d'un mode de vie acceptant le risque d'une pérennité, d'un long terme et celui de la volonté d'investir des efforts personnels, comme pilier principal d'une progression professionnelle à long terme. La volonté d'un mode de vie acceptant le risque du long terme, c'est par exemple le choix du célibat, celui de plus en plus répandu du divorce, celui de la famille monoparentale ; tous compris bien sûr comme étant tout autres que des choix par défaut. Si la pandémie devait durer, ces choix faits parce qu'ils ont été envisagés, réfléchis comme féconds, porteurs d'un mieux, vont inopinément se retourner contre ceux qui les ont pourtant bien pensés. Contre toutes attentes, ils vont devenir des risques de régressions, car si l'on envisage volontairement le célibat, ce n'est pas pour être seul chez soi. De même, si le divorce est réfléchi c'est pour que ce désengagement marital rende possible une vie plus authentique avec ce que l'on est. Si la famille monoparentale n'est pas un choix par défaut, c'est qu'elle est pensée comme moyen de prendre librement des directions d'éducation favorables. Or, ces perspectives bien construites dans la tête des individus concernés, ont besoin, et ils le savent, de choses à vivre dans le monde extérieur à la sphère intimiste du chez soi. Malheureusement, si la pandémie dure, la vie privée n'est plus à vivre que dans l'espace restreint, appauvri, du chez soi domestique, qui retient ces personnes dans la réelle solitude.

Le burn out (BO)

Idem pour la volonté qui se manifeste par le décision d'investir des efforts personnels comme principal pilier d'une progression professionnelle. Nous avons tous entendu quelque part cette expression du Burn Out. Ce qui en est véhiculé est très souvent absolument faux. Le Burn Out est une difficulté spécifique qui met en danger la santé psychologique et cognitive d'un individu normal, mais cette difficulté n'est pas du tout causée par une surcharge quantitative des tâches au travail ou d'heures de travail.
Un article devrait certainement lui être consacré à part entière, mais au plus simple, on peut résumer la découverte du psychanalyste allemand H.J.Freudenberger (ouvrage : "L'épuisement professionnel, la brulure interne", 1987) par le fait que les personnes dites concernées par le BO ont fait l'expérience totalement inhabituelle pour elles et totalement impensable auparavant, de l'inefficacité de leurs efforts au travail. Le BO ne touche que les personnes volontaristes au travail, quelque soit la réserve, la discrétion du caractère ou au contraire l'assurance dont elles témoignent, et quelques soient leurs postes dans l'échelle sociale. Elles sont de toute façon très loin de l'idée du travail à subir, elles ont la particularité d'être volontairement engagées dans leurs efforts, de les aimer, car elles leur font confiance comme autant d'actions efficaces, devant leur permettre d'avancer, de réussir l'objectif visé. Le jour où ces efforts pour des raisons purement accidentelles, extérieures aux « volontaristes » (conjoncture économique, réorganisation d'une politique d'entreprise, etc.) deviennent impuissants, il y a en eux, ce que Freuderberger appelle la consommation interne de toute la motivation. C'est-à-dire qu'aucune valeur ne peut chez ces personnes remplacer l'effort cru jusqu'à présent perpétuellement efficace. Par conséquent, si la pandémie dure et que de plus en plus d'entreprises voient leur croissance, leurs diversifications, limitées(s), les salariés et les chefs d'entreprise qui ont la particularité de vouloir progresser uniquement grâce à leurs efforts (l'ancienneté et les opportunités étant pour eux très secondaires) vont être de plus en plus nombreux à expérimenter un sentiment d'impuissance, qu'aucune autre valeur en dehors de l'effort efficace ne pourra dépasser.

Et si la pandémie devait durer, que faire ?

Que faire maintenant de cette mise en lumière des deux concrétisations de la volonté humaine (volonté de la responsabilité d'un mode de vie et volonté de l'effort dans une progression professionnelles) que la pandémie, si elle devait durer, viendrait abimer, ou détourner de leurs fécondités ? Dire avec bon sens : « Pourvu que la pandémie ne dure pas ! ». Oui, bien sûr ! Mais surtout, il faudrait nous arrêter dès à présent pour prendre conscience de l'importance pour un être humain que son chemin de vie puisse encore être volontaire. Pour cela, nous aurons peut-être besoin d'un tiers professionnel pour découvrir que nous avons une volonté recouverte par, ces multiples expériences de vie qui tendent à nous convaincre du contraire ; mais également nous devons réaliser que, pour préserver son efficacité à cette volonté, il faut incontournablement l'utiliser ici et de suite pour lutter contre la pandémie. Et ce, quelle que soit l'action individuelle qui nous parlera pour le faire !

Yolande Mille : 06 78 27 95 28 - site : yolande-mille.com

(1) Les _ précédentes rubriques :
- #1 - 06/11/2020 : Les conseils de Yolande Mille. Confinement. Que faire si on a peur d'être avec soi même ?
- #2 - 13/11/2020 : Les conseils de Yolande Mille. Confinement. La difficulté de vivre en couple.
- #3 - 20/11/2020 : Les conseils de Yolande Mille : Covid 19 et la peur de mourir
- #4 - 27/11/2020 : Les conseils de Yolande Mille : Quelle relation à l'autre avec le masque
- #5 - 05/12/2020 : Les conseils de Yolande Mille : Comment vivre la Covid quand on a 20 ans ?- #6 - - #6 - 12/12/2020 : Les conseils de Yolande Mille : Comment accepter les décisions du gouvernement

- #7 - 20/12/2020 : Les conseils de Yolande Mille : Contre la Covid, faut-il contraindre ou laisser le libre choix ?
- #8 - 08/01/2021 : Les conseils de Yolande Mille : Comment réussir à accepter de différer ses projets
- #9 - 18/01/2021 : La chronique de Yolande Mille : Les jeunes peuvent-ils encore croire en l'avenir ?

- #10 - 27/01/2021 : La chronique de Yolande Mille : Que faire face à l'inceste ?
- #11 - 07/02/2021 : La chronique de Yolande Mille. #11 : Théorie de Marshmallow. Un gain avec le confinement ?




Article du 14 février 2021 I Catégorie : Vie de la cité

 


2 commentaires :


Commentaire de boileau 14/02/2021 12:36:12

Bonjour,et bravo pour l'évocation des situations qui nous attendent ,selon l'évolution de cette pandémie,certains ne peuvent croire qu'ils vont devoir subir plusieurs années ce fléau,mais il appartient à tous les citoyens du monde de se comporter comme il le faut ,pour écourter ces problèmes,mais l'individualisme étant un travers totalement humain,nous pouvons émettre des doutes sur une attitude responsable, la devise pour une partie des terriens serait bien : j'accepte tout ce qui ne m'est pas imposé. qui vivra verra .



Commentaire de anette martinot 15/02/2021 10:51:13

j'ai rien compris, explication trop longue pour moi qui ne suis pas douée en philo, donc je me contenterai de ne plus ouvrir la rubrique



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